La chute
La chute
Chapitre I

Il n’y eut ni sol ni ciel, seulement la chute.
Vos personnages furent précipités dans un puits sans parois où défilaient des lambeaux de mondes. Ils traversèrent d’abord une pluie horizontale, glaciale et coupante, dont chaque goutte frappait comme un éclat de verre. Avant même qu’ils puissent reprendre leur souffle, la pluie se changea en un torrent de cendres brûlantes. Leurs vêtements fumèrent, leur peau se couvrit de morsures rouges, et leurs cris furent arrachés de leurs lèvres par un vent qui tombait plus vite qu’eux.
Puis vinrent les débris : des blocs de marbre tournoyant autour de colonnes brisées, les racines d’une forêt suspendue, des chaînes longues comme des routes et les carcasses de créatures inconnues. Les personnages ricochèrent d’un fragment à l’autre. Une épaule heurta la pierre. Une jambe fut happée par des ronces avant d’en être brutalement arrachée. Des maillons chauffés à blanc fouettèrent leurs corps tandis qu’une nuée de plumes métalliques leur lacérait le visage et les mains.
La matière elle-même finit par disparaître. Ils plongèrent à travers une obscurité liquide qui s’insinua dans leurs poumons, puis dans une lumière blanche si intense qu’elle sembla brûler leurs souvenirs. Des voix étrangères les appelèrent par des noms qu’ils ne reconnaissaient pas. Chacune emportait quelque chose : un visage, une certitude, le souvenir du lieu qu’ils venaient de quitter. Ils tentèrent de s’agripper les uns aux autres, mais leurs silhouettes se dédoublaient, se distendaient et leur échappaient comme des reflets sur une eau agitée.
À chaque nouvelle strate, la chute changeait de direction. Le haut devenait le bas, le froid éclatait en chaleur, la pesanteur comprimait leurs os avant de les abandonner au vide. Leurs forces s’épuisèrent. Leurs gestes devinrent lents, leurs pensées disjointes. Bientôt, ils ne luttèrent plus : ils tournoyaient, ballottés entre les plans, déchirés de toutes parts par des forces qu’aucun corps mortel n’était fait pour supporter.
Le dernier choc ne produisit aucun bruit. Une présence colossale traversa le passage au même instant qu’eux, et le gouffre entier se contracta. Une douleur fulgurante les parcourut, leur vue se réduisit à un mince cercle de braises, puis même ce cercle s’éteignit. L’un après l’autre, ils perdirent conscience, encore emportés dans la chute, sans savoir où — ni sous quelle forme — ils allaient se réveiller.
...
La conscience revint par fragments.
D’abord, il y eut le goût du sang et de la suie. Puis la tiédeur d’un plancher de bois contre leurs joues, les échardes noires fichées dans leurs paumes et chaque respiration qui réveillait une douleur nouvelle. Leurs corps portaient encore les traces de la chute : brûlures, entailles, membres engourdis, muscles incapables de leur obéir. Lorsqu’ils ouvrirent enfin les yeux, une pénombre rougeâtre oscillait autour d’eux au rythme de lanternes suspendues à de lourdes chaînes.
Ils gisaient au fond d’une cale immense, entre des cages tordues, des ballots éventrés et des tonneaux cerclés de cuivre dont l’intérieur semblait gratter en retour. Une odeur de goudron, de fer chaud et d’eau croupie saturait l’air. À chaque roulis, des chaînes abandonnées glissaient sur le sol avec un bruit de serpents, tandis que la coque gémissait autour d’eux comme si le navire tout entier souffrait.
Au-dessus de leurs têtes, un fracas monstrueux éclata.
Des bottes martelaient les ponts. Le bois craquait sous des impacts assez puissants pour faire pleuvoir de la poussière entre les poutres. Des lames s’entrechoquaient dans un grincement aigu, suivies de détonations sourdes et de hurlements aussitôt engloutis par le tumulte. Quelqu’un aboya un ordre dans une langue rauque. Une autre voix lui répondit par un cri de défi, puis quelque chose de lourd s’effondra et roula longuement au-dessus d’eux.
Le combat ne faiblissait pas. Il se déplaçait. Des pas précipités traversèrent le pont supérieur, se séparèrent, puis convergèrent vers une même direction. Un cri inhumain fit vibrer les ferrures. Presque aussitôt, une pointe traversa le plafond de la cale dans une gerbe d’étincelles avant d’être arrachée vers le haut. Une goutte sombre tomba par l’ouverture, puis une seconde.
...
Puis, aussi soudainement qu’il avait éclaté, le combat commença à mourir.
Les chocs se firent plus espacés. Un dernier cri traversa les ponts, brutalement interrompu, puis les lames cessèrent de s’entrechoquer. Il ne resta bientôt que le martèlement discipliné de nombreuses bottes se retirant vers le pont supérieur. Des ordres brefs furent lancés, suivis du grincement de chaînes qu’on rembobinait et du claquement de grands crochets arrachés à la coque.
Une lourde vibration parcourut le navire. À travers les sabords, des ombres massives glissèrent lentement sur une lumière rouge. Des battements d’ailes, des grondements de machines et le souffle d’une fournaise s’éloignèrent dans la distance. Les attaquants repartaient. Ils n’emmenaient pas le bâtiment avec eux et ne laissèrent derrière eux ni ultimatum ni garde — seulement les traces de leur passage.
Le silence qui suivit était pire que la bataille. La coque craquait doucement. Quelque part, une flamme grésillait sans que personne vienne l’éteindre. Une poulie oscillait au-dessus d’eux en grinçant à intervalles réguliers. Aucun ordre ne descendait des ponts. Aucun marin ne répondait. Même les choses enfermées dans les tonneaux avaient cessé de gratter.
Lorsqu’ils parvinrent enfin à se redresser, ils découvrirent que la porte de la cale n’était plus verrouillée. Elle pendait sur un seul gond, noircie par la chaleur. Au-delà, l’escalier disparaissait dans une fumée épaisse. Des armes brisées, des plaques d’armure et de longues traînées sombres jalonnaient les marches, mais aucun corps ne barrait le passage. Les assaillants avaient repris leurs morts. Peut-être avaient-ils également emporté les survivants.
Le navire dérivait désormais sans équipage apparent, ses voiles déchirées battant dans un vent brûlant et son gouvernail abandonné. Plusieurs incendies couvaient dans ses entrailles. De la cale jusqu’aux ponts supérieurs, nul ne semblait encore capable de le commander. Seuls à bord — ou du moins seuls à s’être manifestés — les personnages se trouvaient prisonniers d’une épave volante, perdue dans le ciel et lentement entraînée vers les lueurs d’un horizon en flammes.
...
La dérive ne dura pas.
Un craquement profond remonta des entrailles du navire, suivi d’une série de secousses qui firent vaciller les lanternes. Privée d’équipage, sa magie s’éteignait. Les voiles cessèrent de porter l’épave et le pont s’inclina lentement, puis de plus en plus vite. À travers les sabords apparut un rivage couleur de cendre : une succession de falaises basses, d’aiguilles noires et de blocs rocheux battus par une mer sombre.
Le navire piqua vers la côte. Dans les cales, les tonneaux rompirent leurs amarres et roulèrent comme des béliers. Les cages glissèrent en arrachant leurs chaînes. Vos personnages furent projetés contre les cloisons tandis que la coque rasait les premiers récifs dans une gerbe d’étincelles. Un mât se brisa au-dessus d’eux avec un fracas de tonnerre, puis le gouvernail heurta la roche et fut arraché net.
L’impact principal survint une seconde plus tard. La proue s’enfonça entre deux promontoires rocheux et tout le bâtiment se plia dans un hurlement de bois et de métal. Les ponts se soulevèrent, les cloisons éclatèrent et une vague de débris traversa les coursives. Puis l’arrière du navire pivota, laboura la grève sur plusieurs dizaines de mètres et s’abattit lourdement sur son flanc.
Lorsque le vacarme cessa enfin, l’épave était encastrée dans le rivage rocailleux, inclinée au milieu des fumées et des pierres brisées. Par les brèches ouvertes dans la coque entraient un vent brûlant, l’odeur âcre de la mer et le grondement régulier des vagues contre les récifs. Le navire ne repartirait pas. Au-delà de ses flancs éventrés s’étendait une terre inconnue, noire et désolée, sur laquelle aucune trace des assaillants n’était visible.
Ils sortirent par une déchirure béante dans la coque, escaladant des poutres brisées encore chaudes. Dehors, le rivage n’était qu’un chaos de roches noires, de flaques huileuses et d’écume grise. Derrière eux, l’épave fumait en grinçant sous les assauts de la mer. Devant eux, une brume rouge rampait entre les aiguilles de pierre.
Ils aperçurent d’abord de petites silhouettes tapies sur les hauteurs, à peine plus grandes que des chats. Leurs ailes membraneuses se déployaient par à-coups dans les lueurs de l’horizon. L’une d’elles bondit d’un rocher, plana maladroitement jusqu’à la plage et se réceptionna à quatre pattes. D’autres émergèrent des fissures et des récifs. Bientôt, une demi-douzaine de quasits voletaient autour des personnages, sans jamais rester immobiles.
Leur peau verdâtre, luisante comme celle de crapauds, se tendait sur des corps maigres aux membres noueux. De petites cornes encadraient leurs crânes pointus ; leurs oreilles démesurées frémissaient au moindre bruit, et leurs gueules pleines de dents s’ouvraient sur des ricanements aigus. Leurs doigts se terminaient par de longues griffes noires, tandis que leurs queues fouettaient nerveusement l’air. Aucun ne se risqua pourtant à attaquer. Ils reniflaient les blessures des personnages, se chamaillaient à voix basse et disparaissaient parfois une seconde avant de réapparaître quelques pas plus loin.
Enfin, un quasit au ventre plus rond que les autres se posa sur une pierre en battant bruyamment des ailes. Une chaîne rompue, beaucoup trop grande pour lui, était enroulée plusieurs fois autour de son torse comme un trophée. Il repoussa d’un coup de griffe un congénère qui tentait de lui prendre sa place, contempla l’épave, puis plissa ses yeux jaunes en observant les survivants.
« Pas marqués par les légions… pas morts non plus », couina-t-il avec un sourire avide. « Alors, qu’est-ce que vous êtes tombés faire sur le rivage ? Parlez vite, avant que les diables ne reviennent chercher ce qu’ils ont oublié. » Tout autour, les quasits découvrirent leurs crocs, battirent des ailes et se rapprochèrent par petits bonds, partagés entre la peur, la curiosité et l’espoir de dépouiller des survivants trop faibles pour se défendre.

L’épave repose sur le flanc entre les rochers, sa proue fracassée profondément enfoncée dans la grève noire. Ses mâts brisés et ses voiles déchirées pendent au-dessus du rivage comme les membres d’une créature morte. De larges brèches ouvrent les cales sur la mer, révélant des cages tordues, des tonneaux éventrés et des chaînes à demi ensevelies sous les débris. Quelques incendies couvent encore dans les ponts supérieurs, enveloppant la coque de fumées âcres et de lueurs rougeoyantes. À chaque vague, le bois gémit, les plaques de cuivre se détachent et le navire semble s’enfoncer un peu plus dans son tombeau de pierre.

Le paysage qui s’étendait devant vous ne ressemblait à rien de ce que vous avez connu : ni les cieux, ni les mers, ni les montagnes de Golarion ne pouvaient expliquer cette terre de cendres, ces lueurs sanglantes et cet horizon tourmenté. Une seule certitude s’imposa à vous avec un froid glacial : où que vous soyez tombés, vous n’êtes plus sur Golarion.

Les dernières traces de magie de téléportation sont encore gravées dans vos esprit, mais aucun sort connu ne permet de traverser des mondes, anéantir un navire volant et projeter ses passagers sur une terre étrangère. Quelque chose s’est brisé au cours du voyage, et chacun comprit avec une certitude glaciale que le sort avait terriblement mal tourné.